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ZOLA condamné pour son article « J’accuse!

PRÉSENTATION : cet article fait suite au célèbre “ J’accuse“ de Zola, publié le 14 novembre sur ce blog, mis en actualité par le film du même nom sorti le 13 novembre 2019.

Le 23 février 1898 Zola était condamné pour son article « J’accuse…! »

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 120 ans le verdict du procès de l’écrivain Émile Zola tombait : un an de prison et 3.000 francs d’amende. Il était poursuivi pour diffamation à la suite de la parution dans L’Aurore de sa lettre sur l’affaire Dreyfus.

Des accusations pour une révision. Le 23 février 1898 Émile Zola est condamné à un an de prison et 3.000 francs d’amende pour diffamation, à la suite de la publication le 13 janvier 1898, de son célèbre et audacieux «J’accuse», paru dans l’Aurore. Ce procès est l’affaire dans «l’affaire Dreyfus», qui se termine le 12 juillet 1906. La condamnation du gérant du journal, Alexandre Perrenx, sera de quatre mois de prison et une amende d’un montant identique à celui de l’écrivain.

Sans surprise le ministre de la Guerre poursuit Émile Zola pour diffamation devant la cour d’assises de la Seine. Le procès se déroule à Paris du 7 au 23 février dans une ambiance particulière : la France vit dans un climat d’antisémitisme et de nationalisme très fort et les partisans et adversaires de Dreyfus s’affrontent. Les premiers mettent en avant la justice et la vérité quand les seconds font valoir le respect de la chose jugée et l’honneur de l’Armée. En 1898 la majorité des Français est antidreyfusarde, tout comme une très large majorité de la presse. Et l’agitation très vive dans la rue – sorte de guerre civile – menace la IIIe République, encore fragile à l’époque.
La foule se déchaîne contre Zola
Si Émile Zola reçoit des messages de soutien venus de l’étranger, sur le territoire national il est conspué, hué, haï – et cette haine sera persistance chez certains Français. Ainsi Le Figaro relate dans son édition du 8 février, que l’arrivée de l’écrivain au Palais de justice, au premier jour d’audience, se fait sous les cris. Mais celui de « à bas Zola ! » couvre largement les autres – « à bas la crapule ! » et « vive Zola! ». Et le journaliste, Albert Bataille, qui couvre les audiences criminelles depuis vingt-deux ans, écrit ne pas se souvenir d’avoir vu « une salle aussi houleuse ».

Dans l’édition du Figaro daté du 24 février le journaliste et écrivain Charles Chincholle raconte, glacé, la réaction du public après l’annonce du verdict : « Quand on annonce officiellement que Zola est condamné au maximum, c’est-à-dire à un an de prison et à trois mille francs d’amende, on mêle encore ces deux cris : « Vive l’armée ! – Mort aux juifs ! » Et si le cri de « Vive l’armée » est toujours joyeux, rien ne peut rendre la férocité grandissante de celui de : « Mort aux juifs ! » On croirait vraiment avoir autour de soi des carnassiers auxquels vient d’être jetée de la viande. Et ce n’est pas seulement odieux. Cela fait peur. »

La haine et la tension sont telles que pour éviter tout accident après le verdict, le préfet de police fait placer sur divers points de Paris des détachements de troupes, capables de prêter main-forte aux agents en cas d’alerte. Mais comme le verdict correspond aux attentes du peuple, la soirée et la nuit sont calmes.

Émile Zola fait appel du jugement mais la condamnation est confirmée par le tribunal de Versailles le 18 juillet 1898. Il part en exil en Angleterre avant l’application du jugement -son retour en France se fera en juin 1899. Le romancier, qui meurt en 1902, ne voit pas la réhabilitation du capitaine Dreyfus et sa réintégration dans l’armée.

Cette condamnation ne surprendra, j’imagine, aucun de ceux qui ont suivi attentivement les débats de ces quinze longues audiences et les mouvements d’opinion ou de rue qui s’y rattachaient. Le jury de la Seine ne pouvait pas rendre un verdict autre que celui qu’il a rendu. Il était forcé de déclarer M. Zola coupable, et de repousser toute espèce de circonstances atténuantes. D’abord, et avant tout, ni M. Zola ni ses défenseurs n’ont apporté un argument, une preuve démontrant soit que Dreyfus est innocent, soit qu’Esterhazy est coupable.

En dehors de cette raison, qui suffisait à elle seule, différents motifs impérieux, pesaient sur les délibérations du jury. Et de tous ces motifs je ne veux retenir que celui qui est à l’honneur des jurés eux-mêmes, et à l’honneur de l’opinion publique dont ils ont été l’organe et le reflet.

Emportée sur une pente irrésistible, l’affaire Zola, ou l’affaire Dreyfus – c’est la même chose- avait dévié rapidement de sa direction primitive. Au début, lorsque le bruit se répandit que des doutes étaient nés dans certains esprits sur la culpabilité du condamné de l’île du Diable, on pouvait croire qu’il serait possible de les éclairer par de loyales et franches explications. Mais presque aussitôt les passions s’enflammèrent, et au lieu de s’acheminer vers une révision légale, paisible, on versa dans un état de violences furibondes.

Il se forma presque instantanément deux groupes extrêmes. L’un tenait pour l’innocence de Dreyfus, l’autre pour sa culpabilité. Le premier fut immédiatement accusé par le second d’insulter l’armée tout entière en cherchant à démontrer que les juges du Conseil de guerre de 1894 s’étaient trompés. Cette accusation prit corps, devint si non légitime, du moins vraisemblable, lorsque l’on vit se ranger parmi les partisans de l’innocence de Dreyfus tous les hommes, ou à peu près, dont les doctrines politiques sont les négations mêmes de la discipline militaire. Le jour où les socialistes s’avisèrent de réclamer la révision et de déclarer que Dreyfus avait été illégalement condamné, la situation se précisa et la lutte fut portée sur le terrain militaire.

À la Cour d’assises mille incidents transformèrent le procès en un duel entre les amis de l’armée et les internationaux de l’intellectualité ou de la Révolution.

Il fallut choisir entre l’armée française et ses détracteurs. Il n’y eut plus de place pour les gens qui voulaient allier ensemble l’amour de l’armée qu’on nous enseigne depuis vingt-sept ans, l’amour de l’armée, auquel nous avons tout sacrifié, même l’indépendance de notre vie individuelle, et la recherche des erreurs possibles d’un Conseil de guerre.

Car sur le jury se mirent à peser, non seulement l’opinion publique bruyamment exprimée dans les rues de la capitale et jusque sur les bancs de la Chambre des députés, mais aussi l’opinion publique de la province tout entière. On peut discuter sur la sincérité des manifestations de nos rues. On ne peut pas mettre en doute la sincérité du sentiment de la population du pays.

Et qui donc pourra faire un crime, un reproche même, aux Français des villes et des campagnes de ne pas avoir hésité un instant entre la parole des généraux et celle du défenseur de M. Zola, entre les serments des chefs de l’armée et les serments de M. Zola lui-même ? Si l’opinion avait pu balancer un instant, c’eût été le symptôme de la décadence irrésistible et de la désagrégation irrémédiable de ce pays-ci.

Zola est broyé, justement et légalement broyé, pour avoir entrepris sans preuves une réhabilitation qui eût exigé des amoncellements de preuves.

Par Jules Cornély