Matthieu RICARD aborde l’écologie : c’était en … 1999 !
Matthieu— Ce dont je me souviens des cours d’éducation civique, que je recevais à l’école communale, ne m’a guère inspiré ! On en revient donc immanquablement à la nécessité de l’amélioration de l’individu par lui-même, par des valeurs qui s’apparentent à la sagesse ou à la voie spirituelle, étant bien entendu que l’on parle ici d’une spiritualité qui n’est pas nécessairement religieuse.
Jean-François— Comment la définir ?
M.— Cela nous amène à la notion d’altruisme, qui est souvent fort mal comprise. L’altruisme ne consiste pas à accomplir quelques bonnes actions de temps à autre, mais à être constamment préoccupé, concerné par le bien-être d’autrui. C’est une attitude très rare dans notre société. Dans un système réellement démocratique, une société doit maintenir une sorte d’équilibre entre le désir des individus d’obtenir un maximum pour eux-mêmes et le consensus général, qui définit la limite au-delà de laquelle ces désirs ne sont plus tolérables. Mais fort peu sont sincèrement concernés par « le bien d’autrui. »
Cette mentalité affecte également le domaine de la politique, car ceux dont la tâche est de veiller au bien-être général envisagent souvent leur mission comme une carrière, au centre de laquelle leur personne occupe la place prééminente. Dans ces conditions, il leur est très difficile de faire abstraction de l’immédiat — leur popularité notamment — et de considérer ce qui est souhaitable à long terme pour le bien de tous.
J.F— C’est en effet assez rare chez les hommes politiques !
M.— Le but de quiconque s’engage dans la vie politique et sociale ne devrait pas être de gagner les louanges et la reconnaissance des autres, mais d’essayer sincèrement d’améliorer leur sort.
À cet égard, l’exemple de la protection de l’environnement est très révélateur d’un manque général de sens de la responsabilité. Bien que les conséquences nuisibles de la pollution, de l’extermination des espèces animales, de la destruction des forêts et des sites naturels soient incontestables et, dans la plupart des cas, incontestées, la majorité des individus ne réagit pas, tant que la situation ne lui devient pas personnellement intolérable.
Des mesures sérieuses pour contrecarrer la diminution de la couche d’ozone ne seront probablement mises en vigueur que lorsqu’il ne sera plus possible au citoyen moyen de prendre des bains de soleil, ce qui commence à être le cas en Australie, et qu’il sera interdit aux enfants de regarder le ciel parce que les rayons ultraviolets seront trop dangereux pour leurs yeux, ce qui commence aussi à être le cas en Patagonie. Ces effets étaient prévisibles depuis longtemps, mais ils n’avaientpas encore présenté un danger immédiat pour le confort égoïste de chacun.
Par conséquent, je crois que ce manque de responsabilité est une des grandes faiblesses de notre époque. Et c’est dans ce sens aussi qu’une sagesse personnelle et une pratique spirituelle peuvent être utiles.
Textes de l’édition de 1999 – “Le MOINE et le PHILOSOPHE “ Pages 246/247 – NIL éditions