PRÉSENTATION de L’OUVRAGE : « L’AMOUR (EN PLUS COMPLIQUÉ). »
Jim (célèbre dessinateur auteur de BD, quand il n’est pas derrière la caméra) nous dévoile dans son premier livre de nouvelles, “des instantanés de vies attrapés au vol. Des nouvelles drôles, surprenantes, à la fois légères et intimes.“
Voici en Partage de Lecture la première histoire de son livre de nouvelles, qui va vous inviter à faire un petit investissement pour l’avoir dans votre bibliothèque. “Quelque chose comme la Vie. Quelque chose comme l’Amour. En plus compliqué.“
LA BONNE IDÉE CADEAU !
Très bonne lecture.
LES CŒURS ÉLOIGNÉS
On dit souvent que les décès éloignent les gens. Je ne suis pas d’accord. Vraiment pas. En vérité, Jérémie et moi on a vécu l’exact opposé.
On ne se connaissait pas. On habitait Ménilmontant tous les deux et pourtant on ne s’était jamais croisés. Ou peut-être au hasard, dans la rue, sans le savoir, comme des centaines d’inconnus se croisent tous les jours devant les étals du marché de Belleville, en allant vite, en allant mal, cachés dans leurs pensées et sans regarder devant eux. On était célibataires tous les deux. Enfin, lui était officiellement célibataire. Moi, je guettais l’occasion de me désengager d’une histoire mal engagée.
Je me souviens, je vapotais à l’extérieur du funérarium. Il se tenait debout, juste à côté. Il était sorti se remettre à fumer après dix années sans tabac. On était là, tous les deux, comme deux cons. C’est lui qui a engagé la conversation, je ne sais même plus sur quoi. « C’est un drôle d’endroit pour un plan cul, un funérarium. » Je crois que c’est ce qu’il a dit. J’ai éclaté de rire, c’est sorti tout seul. Un rire libérateur. Ce qu’il peut être con dans ces moments-là, Jérémie. On a discuté, on s’est trouvé quelques chagrins communs. II était venu assister à la crémation de son père, décédé d’un cancer foudroyant de la plèvre, moi j’accompagnais la crémation de ma mère, décédée d’une rechute de son cancer du sein. Je lui ai dit que tous les deux, ils s’étaient peut-être croisés rue de Chine dans les couloirs de l’hôpital Tenon. Et on est restés comme ça, sur cette image, un petit sourire accroché au silence.
« Allez, faut que j’y aille, il a dit. Quand c’est cuit, c’est cuit. »
C’est deux heures après, quand je quittais cet endroit avec mes sœurs et toute la famille, qu’il est revenu vers moi. Il a couru un peu maladroitement et m’a filé sa carte. Il avait écrit dessus « le plan cul du funérarium » et dessous il y avait son numéro de téléphone. « Je plaisante, il a ajouté dans un sourire, mais bon, si vous avez envie de parler… »
C’est ce qu’on a fait dix jours plus tard, au café-concert L’Internationalde la rue Moret. Enfin, c’est ce qu’on a essayé de faire, mais ce soir-là le groupe jouait si fort et si mal qu’on a préféré s’éclipser sitôt la commande passée. On a marché, on a arpenté Belleville jusque tard dans la nuit, et j’ai fini la soirée chez lui. Comme quoi, certains mots griffonnés à la va-vite au sortir d’un funérarium prédissent parfois l’avenir. Après l’amour, on a fumé un peu d’herbe. Il a dit qu’il n’en fumait jamais en temps normal, mais qu’il avait toujours quelques feuilles que son frère lui laissait en dépannage pour les jours où il monte à la capitale.
Bref. La suite, c’est la vie des gens qui se rencontrent. Je me suis extirpée du couple approximatif dans lequel j’étais pour me jeter tête baissée dans cette histoire.
On s’est vus tous les jours, ou presque. L’urne de son père est rangée chez lui dans le placard à gauche de la cuisine, coincée entre le ballon d’eau chaude et les sacs de croquettes pour chats stérilisés. L’urne de ma mère, elle, est posée dans mon salon sur l’étagère Ikea Dynanachetée 24,90 euros. De temps en temps, on parle de nos parents respectifs. C’est drôle, sans eux on ne se serait jamais rencontrés. Liliane et Armand.
Liliane et Armand étaient nés la même année, en 1945, au sortir de la Seconde Guerre. Ma mère était née en été, son père en septembre. Ils n’avaient qu’un mois d’écart. Presque rien.
Ils ont vécu la majeure partie de leur vie seuls, tous les deux. Ma mère, Liliane, avait divorcé de mon père à trente-huit ans pour suivre un homme marié, qui n’a finalement jamais quitté sa femme. Malgré quelques échecs amoureux, elle continuait de chercher un homme fiable dans les bals, mais il faut croire que ce n’est pas dans les bals que se dénichent les hommes fiables. C’était le grand drame de sa vie, elle n’était pas très féministe et ne concevait la vie qu’en couple, accompagnée d’un homme qui la rendrait heureuse. Seule, elle se disait en attente. En pause. Elle était chercheuse en amour comme d’autres cherchent de l’or, et toute sa vie elle s’escrima à chercher l’Eldorado.
Armand, le père de Jérémie, était un amoureux de l’amour et de la poésie. D’une timidité maladive, il se cognait à la réalité des femmes, à leur dureté parfois et à leur indépendance, souvent. Après quelques liaisons trop courtes et peu satisfaisantes – dont une qui a engendré Jérémie -, jamais il n’a pu trouver chaussure à son pied. Il faut dire qu’il avait le pied délicat. En désespoir de cause, il s’était inscrit dans trois agences matrimoniales pour ne rencontrer que des chercheuses de patrimoine.
« C’est drôle, j’ai dit, j’ai toujours poussé ma mère à s’inscrire dans une de ces agences. Elle n’a jamais voulu. Peut-être qu’ils se seraient rencontrés ? Peut- être qu’ils auraient été heureux ensemble, qui sait ? » Après tout, c’est vrai qu’ils partageaient les mêmes affinités.
Ils aimaient tous deux les musées l’après-midi, et ils aimaient tous deux les impressionnistes, Berthe Morisot en tête. Ils préféraient le Centre Pompidou au Louvre, ils aimaient Soulages et ne portaient pas Jeff Koons dans leur cœur. Ils aimaient les di- manches de lecture, sans rien faire d’autre que lire, et le silence qui va avec, et le bruissement des pages qui se tournent. Ils n’allaient pas à la messe. Ils aimaient les choses simples et le fracas des vagues sur les grandes plages du Nord. Ils aimaient la Norvège et le Danemark, où tous deux disaient qu’il faisait bon habiter. Ils aimaient voyager mais détestaient les croisières de groupe, ils haïssaient les touristes d’Europe de l’Est (les Russes en particulier) et les buffets à volonté. Ils détestaient les films américains à effets spéciaux et avaient tous deux un penchant coupable pour Wong Kar-wai et Woody Allen, même s’ils reconnaissaient que ce dernier faiblissait depuis quelques années. Ils ne loupaient pas un passage TV de Sur la route de Madison, et on les imaginait, tous les deux, les soirs de rediffusion, isolés chacun dans leurs chez eux respectifs, à vivre à distance le même plaisir coupable, chaudement installés sous le plaid de leur solitude.
Six mois sont passés.
C’était un soir particulier, c’était notre premier soir de vie ensemble. Je venais d’emménager chez Jérémie. Son frère nous avait aidés au déménagement. On avait fumé un peu trop d’herbe et une fois n’est pas coutume, on évoquait nos parents. Les deux vies croisées de Liliane et d’Armand. Il avait sorti l’urne de son père et l’avait posée juste là, à côté de l’urne de ma mère. On faisait les présentations.
« Maman, je te présente Armand, le papa de Jérémie. Papa de Jérémie, je te présente ma maman, Liliane. »
On les a regardés, l’un à côté de l’autre. Un peu intimidés qu’ils étaient, peut-être. On a évoqué leurs vies de solitaires, à la recherche de cette âme sœur qu’ils n’ont jamais trouvée. Oui, nul doute que si l’on pouvait refaire le film, ces deux-là auraient dû se rencontrer, et nul doute qu’ils auraient pu se plaire. Ils étaient posés là, immobiles. Leurs vies nous apparurent comme deux grands arbres généalogiques plantés à quelques mètres l’un de l’autre, et dont le tracé des branches de l’un a inévitablement croisé le tracé des branches de l’arbre voisin. Tant de points d’intersection. Peut-être, sans le savoir, leurs pas se sont-ils croisés lorsqu’ils venaient rendre visite à leurs enfants respectifs à Ménilmontant, alors que nous n’habitions qu’à quelques rues l’un de l’autre.
Peut-être se sont-ils croisés ailleurs ?
En 1981, ils étaient tous les deux dans les rues pour l’élection de Mitterrand.
Un soir d’été aussi, ils étaient tous les deux dans les rues lors des prolongations de la finale France-Italie quand Trezeguet, sur un centre de Pirès, a inscrit le but en or qui signa la victoire de l’équipe de France.
En mai 2002, tous les deux ont voté Chirac pour bloquer Le Pen.
En janvier 2015, tous les deux ont défilé place de la République, se mêlant aux manifestations « Je suis Charlie ».
On était là, assis face aux urnes. C’était une belle soirée de printemps et la soirée s’étirait. Le frère de Jérémie a dit qu’il était cassé, il s’est levé et est monté se coucher. Jérémie et moi, nous sommes restés là. On a ouvert une bouteille. On a bu un peu trop. On a ri. J’ai tiré sur le oinj, et il a tiré sur le oinj. Puis ça nous a semblé une bonne idée. J’ai ouvert l’urne de maman, et Jérémie a ouvert l’urne de son papa.
On a regardé nos parents un petit moment, comme ça. Armand et Liliane, vus d’en haut. Ces deux célibataires qui s’étaient cherchés toute leur vie sans jamais se trouver. Quel gâchis.
Alors, on a mélangé les cendres. J’ai versé les cendres de maman dans l’urne de son papa. Délicatement, tout en douceur. Et on les a regardés, l’un sur l’autre. Jérémie a souri. « Il n’est jamais trop tard », il a dit.
Et avec le doigt, comme ça, j’ai touillé.

L’AMOUR (EN PLUS COMPLIQUÉ) écrit par JIM – publié chez GRAND ANGLE I ROMAN