INTRODUCTION de L’OUVRAGE : Échanges entre le “MOINE et le PHILOSOPHE“.
(Page 313)
Jean François— Le fait de se retirer du monde, dans l’optique bouddhiste ou dans l’optique chrétienne, c’est aussi une sorte de préparation à la mort. Un chrétien conséquent comme Pascal estime qu’à partir du moment où il a compris que la seule réalité c’est la divinité, vivre dans le siècle n’a plus aucun sens. Il faut qu’il se mette dès cette vie en état de paraître devant le Créateur, et, par conséquent, qu’il vive en permanence dans la situation de roue qui n’a plus que quelques instants à vivre.
Très souvent, dans les Pensées de Pascal, revient cette idée, qui d’ailleurs vient des Évangiles : tu ne sais pas à quel moment le Seigneur va t’appeler, dans dix ans ou dans cinq minutes. La philosophie aussi — même sans connotation religieuse — insiste souvent sur le fait qu’elle est une préparation à la mort. Un chapitre des Essaisde Montaigne s’intitule : « Que philosopher c’est apprendre à mourir. » J’ai cru comprendre que cette idée de préparation à la mort, de transition, joue un rôle également très important dans la doctrine bouddhiste. La transition après la mort, c’est, je crois, ce qu’on appelle le « bardo ». Il existe bien un Traité du bardo ?
Matthieu— Effectivement. La pensée de la mort demeure constamment dans l’esprit du pratiquant. Mais, loin d’être triste ou morbide, cette pensée est une incitation à utiliser chaque moment de l’existence pour accomplir cette transformation intérieure, à ne pas gaspiller un seul instant de notre précieuse vie humaine. Sans penser à la mort et à l’impermanence, on se laisse facilement dire : « Je vais d’abord régler mes affaires courantes, accomplir tous mes projets. Quand j’en aurai terminé avec tout cela, j’y verrai plus clair et pourrai me consacrer à la vie spirituelle. » Vivre comme si on avait tout le temps devant soi, au lieu de vivre comme si on n’avait plus que quelques instants, est le plus fatal des leurres. Car la mort peut survenir à n’importe quel moment, sans crier gare. Le temps de la mort et les circonstances qui l’amènent sont imprévisibles.
Toutes les circonstances de la vie ordinaire — marcher, manger, dormir — peuvent se transformer soudainement en autant de causes de mort. Un pratiquant doit toujours garder cela à l’esprit. Lorsqu’un ermite allume le feu le matin, il se demande s’il sera encore là le lendemain pour en allumer un autre. Lorsqu’il expire l’air de ses poumons, il se considère heureux de pouvoir inspirer à nouveau. La réflexion sur l’impermanence et sur la mort est donc un aiguillon qui l’encourage sans cesse à la pratique spirituelle.
JF.— Pour un bouddhiste, la mort est-elle effrayante ?
M.— Son attitude vis-à-vis de la mort évolue parallèlement à sa pratique. Pour un débutant, qui n’a pas encore acquis une grande maturité spirituelle, la mort est une cause d’effroi : il se sent comme un cerf pris au piège qui tente par tous les moyens de se libérer. Puis, au lieu de se demander vainement : « Comment pourrais-je échapper à la mort ? », le pratiquant se demande : « Comment traverser l’état intermédiaire du bardo sans angoisse avec confiance et sérénité ? » Il devient ensuite“ comme le paysan qui a labouré, semé, veillé aux récoltes. Qu’il y ait ou non des intempéries, il n’a aucun regret, car il a fait de son mieux. De même, le pratiquant qui a œuvré toute sa vie à se transformer n’a aucun regret et aborde la mort avec sérénité. Enfin, le pratiquant suprême est joyeux devant la mort. Pourquoi la craindrait-il, puisque tout attachement à la notion de personne, à la solidité des phénomènes, aux possessions, s’est évanoui ?
La mort est devenue une amie, ce n’est qu’une étape de la vie, une simple transition.
J.F.— Sans vouloir le sous-estimer, ce type de consolation n’est pas très original. Le bouddhisme n’aurait-il rien de plus à ajouter ?
M.— Le processus de la mort et les différentes expériences qui surviennent alors sont décrits avec minutie dans les traités* bouddhistes.
*(Voir Le Livre Tibétain de la vie et de la mort)
L’arrêt du souffle est suivi de plusieurs étapes de dissolution de la conscience et du corps. Puis, lorsque le monde matériel s’évanouit à nos yeux, notre esprit se fond dans l’état absolu, par opposition à celui du monde conditionné que nous percevons lorsque notre conscience est associée au corps. Au moment de la mort, la conscience se résorbe pendant un très court instant dans ce qu’on appelle « l’espace lumineux du plan absolu », puis elle en resurgit pour traverser un état intermédiaire, ou bardo, qui conduit à une nouvelle existence, ou renaissance.
Il existe des méditations qui visent à demeurer dans cet état absolu, avant que les différentes expériences du bardo ne surviennent, afin d’atteindre à cet instant la réalisation de la nature ultime des choses.
J.F.— Enfin… Tous les raisonnements susceptibles de rendre la mort acceptable à l’être humain jalonnent l’histoire de la philosophie et des religions. On peut les ramener, en gros, à deux types. Le premier s’appuie sur la croyance en la survie. À partir du moment où il y a un au-delà, où il y a une immortalité du principe spirituel en nous, de l’âme, il nous suffit de mener un certain type d’existence, conforme à certaines règles — c’est-à-dire, dans le vocabulaire chrétien, d’éviter tous les péchés mortels ou de les avouer à son confesseur, et l’on est assuré de sur- vivre dans de bonnes conditions dans l’au-delà. La mort est alors une sorte d’épreuve physique, comme une maladie, mais qui nous fait passer de ce monde à un monde meilleur. Les prêtres qui aident les mourants contribuent à alléger l’angoisse inhérente à cette transition. Le principe de ce type de consolation, c’est que la mort n’existe pas vraiment. Le seul sujet d’inquiétude, c’est : serai-je sauvé ou damné ? L’autre type de raisonnement est purement philosophique, valable même pour ceux qui ne croient pas en un au-delà. Il consiste à cultiver une sorte de résignation et de sagesse, en se disant que la destruction, la disparition de cette réalité biologique qui est en moi, animal parmi les autres animaux, est un événement inéluctable, naturel, et qu’il faut savoir s’y résigner. Sur ce thème, les philosophes se sont ingéniés à fournir des raisonnements édulcorants qui rendent la mort plus tolérable. Epicure, par exemple, emploie un argument célèbre. Il dit : nous n’avons pas besoin de craindre la mort car, en fait, nous ne la rencontrons jamais. Lorsque nous sommes encore là, elle n’y est pas encore. Et quand elle est là, nous n’y sommes plus ! Donc, c’est en vain que nous éprouvons de la terreur devant la mort. La grande préoccupation d’Epicure étant de délivrer l’homme des terreurs inutiles — la terreur des dieux, la terreur de la mort, la terreur devant les phénomènes naturels, la foudre, les tremblements de terre —, il s’efforce de les expliquer d’une manière très moderne, comme des phénomènes qui ont des causes, obéissent à des lois, etc.
Mais de toute manière, en ce qui concerne la mort, on n’échappe pas à l’une ou l’autre de ces deux lignes d’explication ou de consolation. Je rangerai le bouddhisme dans la première. Bien que le bouddhisme ne soit pas une religion théiste, la technique spirituelle qui rend la mort acceptable s’appuie sur une métaphysique qui fait que la mort n’est pas un terme.
Ou alors, quand elle devient un terme, c’est un terme bénéfique, puisqu’il signifie qu’on est libéré de l’enchaînement incessant des réincarnations dans un monde de souffrance. Dans le monde contemporain, en Occident, on l’a beaucoup remarqué, la mort est dissimulée, comme une sorte de chose honteuse. Sous l’Ancien régime, la mort était une chose officielle. On mourait pendant plusieurs jours, si je puis dire… Toute la famille se regroupait autour du moribond, on écoutait ses dernières recommandations, les prêtres défilaient, donnaient les sacrements… La mort d’un souverain était un spectacle auquel assistait presque toute la cour. Aujourd’hui, la mort est escamotée. Mais en même temps, on a pris conscience que le silence ne suffisait pas et il existe aujourd’hui des thérapeutes qui aident les mourants, qui cherchent à leur rendre le départ acceptable.
M.— À notre époque, les gens ont souvent tendance à détourner le regard devant la mort et devant la souffrance en général. Cette gêne vient du fait qu’elle constitue le seul obstacle insurmontable à l’idéal de la civilisation occidentale : vivre le plus longtemps et le plus agréablement possible. De plus, la mort détruit ce à quoi l’on tient le plus : soi-même. Aucun moyen matériel ne permet de remédier à cette échéance inéluctable. On préfère donc retirer la mort du champ de nos préoccupations et maintenir le plus longtemps possible le doux ronronnement d’un bonheur factice, fragile, superficiel, qui ne résout rien et ne fait que retarder la confrontation avec la nature véritable des choses. Tout au moins n’avons-nous pas vécu dans l’angoisse, prétendrons-nous. Certes, mais pendant tout ce temps « perdu », la vie s’est effritée jour après jour, sans que nous la mettions à profit pour aller au cœur du problème afin de découvrir les causes de la souffrance. Nous n’avons pas su donner un sens à chaque instant de l’existence, et la vie n’a été que du temps qui a glissé comme du sable entre nos doigts.
(Pages 321 à 324)
J.F.— Qu’est-ce qu’un bouddhiste pens des dons d’organe au moment de la mort ?
M.— L’idéal du bouddhisme est de manifester notre altruisme par tous les moyens possibles. Il est donc tout à fait louable de donner nos organes afin que notre mort soit utile à autrui.
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J.F.— Pour en revenir au bardo, quelles en sont les différentes étapes ?
M.— Bardo signifie « transition », état intermédiaire. On en distingue plusieurs. Il y a tout d’abord le bardo de la vie, l’état intermédiaire entre la naissance et la mort. Puis le bardo du moment de la mort, au moment où la conscience se sépare du corps. On parle de deux phases de « dissolution », la dissolution extérieure des facultés physiques et sensorielles, et la dissolution intérieure des processus mentaux. La première est comparée à la résorption des cinq éléments qui constituent l’univers.
– Lorsque l’élément « terre » se dissout, le corps devient pesant, nous avons du mal à maintenir notre posture, nous « nous sentons oppressé, comme sous le poids d’une montagne.
– Lorsque l’élément « eau » se dissout, nos muqueuses se dessèchent, nous avons soif, notre esprit devient confus et dérive comme s’il était emporté par une rivière.
– Lorsque l’élément « feu » disparaît, le corps commence à perdre sa chaleur, et il devient de plus en plus difficile de percevoir correctement le monde extérieur.
– Lorsque l’élément « air » se dissout, nous avons du mal respirer, nous ne pouvons plus bouger et perdons conscience, le film entier de notre existence se déroule en notre esprit. Parfois on éprouvera une pus sérénité, on verra un espace lumineux et paisible. Enfin la respiration cesse. Mais une énergie vitale, le « souffle interne », se maintient pendant quelque temps, puis cesse à son tour. C’est la mort, la séparation du corps et du courant de conscience.
Ce courant connaît alors toute une série d’états de plus en plus subtils — c’est la deuxième dissolution, la dissolution intérieure. On fera successivement l’expérience d’une grande clarté, d’une grande félicité et d’un état libre de tout concept.
C’est à ce moment-là que l’on fait brièvement l’expérience de l’absolu. Un pratiquant aguerri peut alors demeurer dans cet état absolu et atteindre l’Éveil.
Sinon, la conscience s’engage dans l’état intermédiaire entre la mort et la prochaine renaissance. Les différentes expériences que fait alors notre conscience dépendent de notre degré de maturité spirituelle. Pour quelqu’un qui n’a aucune réalisation spirituelle, la résultante de toutes les pensées, paroles et actions de sa vie écoulée détermine l’aspect plus ou moins angoissant de ce bardo. Il s’y trouve comme une plume emportée par le vent du karma. Seul celui qui possède une certaine réalisation spirituelle peut en diriger le cours. Puis vient le bardo du « devenir ». C’est là que commenceront à apparaître les modalités du prochain état d’existence.
Le processus de la renaissance est le même chez les êtres ordinaires et les êtres réalisés, mais les premiers se réincarnent par la force résultant de leurs actes passés, tandis que les seconds, libérés du karma négatif, se réincarnent sciemment dans des conditions adéquates pour continuer à aider les êtres. C’est pour cette raison qu’il est possible d’identifier la nouvelle existence d’un maître défunt.
*Père Laurence Freedman, dans Le Dalaï-lama parle de Jésus, ouvrage cité.
Textes de l’édition de 1999 – “Le MOINE et le PHILOSOPHE “ – NIL éditions