PARTAGE de LECTURES

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Le BOUDDHISME : Religion ou Philosophie ?

INTRODUCTION PERSONNELLE :
Ce livre, “Le MOINE et le PHILOSOPHE“ est très riche de l’enseignement de Matthieu RICARD, qui échange avec Jean-François REVEL. J’ai lu cet ouvrage après sa parution et annoté les passages intéressants. J’ai oublié ce livre dans la pochette d’un avion. J’espère que ce fut une riche découverte pour la personne qui l’a trouvé !…
Je l’ai racheté quelques années plus tard – nouvelle lecture et sans doute les mêmes annotations qui me permettent aujourd’hui de partager des extraits de l’ouvrage.

(Pages 29 à 36)
Matthieu.—C’était un an avant mai 68. Tous ces jeunes cherchaient quelque chose de différent, fumaient de la marijuana. Certains poursuivaient une recherche spirituelle, visitaient les ashrams hindous, d’autres exploraient les Himalayas. Tout le monde cherchait, à droite, à gauche. Souvent, ils échangeaient des idées, des informations : « J’ai rencontré tel personnage remarquable à tel endroit… J’ai vu tel merveilleux paysage au Sikkim… J’ai rencontré tel maître de musique à Bénarès, tel maître de yoga dans le sud de l’Inde », etc. C’était une époque où l’on remettait les choses en question, on explorait — pas seulement dans les livres mais dans la réalité.

Jean-François — Et parmi les jeunes Occidentaux qui partaient à la recherche d’une spiritualité nouvelle, est-ce qu’il y en a eu une partie importante qui est allée à Darjeeling ?

Matthieu — À cette époque, très peu. Quelques dizaines, peut-être dans les années 60 et 70. Puis, au fil du temps, l’intérêt pour les maîtres du Tibet et leur enseignement est allé croissant. C’est en 1971 que les premiers maîtres tibétains ont voyagé en Occident — en France, en Amérique. Peu à peu, des centaines, puis des milliers d’Occidentaux ont étudié avec eux. Nombre de ces Occidentaux passaient plusieurs années dans les Himalayas auprès de maîtres tibétains, ou venaient régulièrement les rencontrer.
Pour revenir à la question que tu soulevais précédemment, mon intérêt n’était donc pas fondé sur l’étude du bouddhisme. Il ne le fut d’ailleurs ni lors de mon premier voyage ni au cours des deux ou trois suivants. C’est afin de rencontrer de nouveau mon maître que je retournais en Inde. Certes, je recevais de lui des instructions spirituelles essentielles, mais jamais un enseignement suivi sur le bouddhisme. Il m’avait dit : « II y a beaucoup de choses intéressantes dans le bouddhisme, mais il faut éviter de se perdre dans une étude purement théorique ou livresque ; on risque d’y oublier la Pratique spirituelle, qui est le cœur même du bouddhisme et de toute transformation intérieure, » Cependant, en sa présence, j’avais découvert intuitivement l’un des fondements de la relation entre maître et disciple : la mise en harmonie de son esprit avec celui du maître. On appelle cela « mêler son esprit à celui du maître » ; l’esprit du maître étant la « connaissance », et le nôtre, la confusion. Il s’agit donc, grâce à cette « union spirituelle », de passer de la confusion à la Connaissance. Cette démarche purement contemplative constitue l’un des points clefs de la pratique du bouddhisme tibétain.
J.F— Mais alors, ce que tu appelles la Connaissance, c’est… l’initiation à une doctrine religieuse.
M.— Non, c’est le résultat d’une transformation intérieure. Ce que l’on appelle connaissance, dans le bouddhisme, c’est l’élucidation de la nature du monde phénoménal, de la nature de l’esprit. Que sommes-nous ? Qu’est le monde ? C’est enfin, et surtout, une contemplation directe de la vérité absolue, au-delà des concepts. C’est la connaissance dans son aspect le plus fondamental.
J.F— Donc, c’est la question philosophique par excellence ?
M.— Exactement !
J.F— La question de la philosophie jusqu’à l’invention de la science, c’est-à-dire quand la philosophie prétendait tout connaître, puisque les philosophies de l’Antiquité, jusqu’à la naissance de la physique moderne au XVII siècle, englobaient la connaissance du monde matériel, la connaissance du monde vivant, la morale, la connaissance de l’homme lui-même et la Connaissance de l’au-delà, de la divinité, soit que cette divinité fût personnelle comme chez Aristote, soit qu’elle fût la Nature elle-même comme chez les stoïciens ou chez Spinoza. Cette doctrine totale de la réalité dans son ensemble a été considérée depuis comme n’étant plus réalisable sérieusement. Nous y reviendrons.
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De ce que les Anciens considéraient comme une connaissance scientifique. N’est-ce pas un peu ça qui caractérisait aussi le bouddhisme au moment où tu l’as découvert ? Quand ton maître te disait : la connaissance, c’est de reconnaître la nature ultime des choses, cette connaissance, c’est un vaste programme, si j’ose dire ! Parce que cela comprend à la fois la connaissance de tous les phénomènes du monde extérieur, de toi-même, et éventuellement du surnaturel.
M.— Le bouddhisme inclut certes l’étude de sciences traditionnelles, telles que la médecine, les langues, la grammaire, la poésie, les calculs astronomiques (des éclipses, notamment) et astrologiques, l’artisanat et les arts. La médecine tibétaine, basée sur les plantes et les minéraux, demande des années d’études et les chirurgiens tibétains étaient, dit-on, capables d’opérer la cataracte à l’aide d’un scalpel en or, bien que cette opération soit maintenant tombée dans l’oubli. Mais la science « majeure », c’est la Connaissance de soi et de la réalité, la question essentielle étant : « Quelle est la nature du monde phénoménal, de la pensée ? » et, sur un plan pratique : « Quelles sont les clefs du bonheur et de la souffrance ?
D’où provient la souffrance ? Qu’est-ce que l’ignorance ? Qu’est-ce que la réalisation spirituelle ? Qu’est-ce que la perfection ? » C’est ce genre de découvertes que l’on peut appeler connaissance.
J.F— La motivation initiale, c’est bien d’échapper à la souffrance ?
M.— La souffrance est le résultat de l’ignorance. C’est donc l’ignorance qu’il faut dissiper. Et l’ignorance, en essence, c’est l’attachement au « moi » et à la solidité des phénomènes. Soulager les souffrances immédiates d’autrui est un devoir, mais cela ne suffit pas : il faut remédier aux causes mêmes de la souffrance. Mais encore une fois, tout cela n’était pas clair en moi. Je me disais : « Il n’y a pas de fumée sans feu ; lorsque je vois mon maître, son aspect physique, la façon dont il parle, dont il agit, ce qu’il est… tout cela me donne la conviction intime qu’il y a là quelque chose d’essentiel que je souhaite approfondir. Il y a là une source d’inspiration, de certitude, une perfection dont je souhaite m’imprégner. »
Au fil de mes voyages — je suis allé en Inde cinq ou six fois avant de m’y établir, je me suis rendu compte que lorsque j’étais auprès de mon maître, j’oubliais facilement l’Institut Pasteur, ce qui représentait ma vie en Europe, et que lorsque j’étais à l’Institut Pasteur, mon esprit s’envolait vers les Himalayas. J’ai donc pris une décision que je n’ai jamais regrettée : celle de me trouver là où je souhaitais être ! J’avais alors fini ma thèse et le professeur Jacob pensait m’envoyer aux Etats-Unis pour que je travaille sur un nouveau sujet de recherche ; il était passé, comme l’ont fait nombre de chercheurs à cette époque, de l’étude des bactéries à celle des cellules animales, car c’était un champ de recherche plus vaste, qui a fait évoluer considérablement la biologie cellulaire. Je me suis dit que j’avais terminé un chapitre : j’avais publié des articles concernant mes cinq ans de recherche ; je n’avais pas gâché les investissements en tout genre, ceux qu’avait faits ma famille pour mon éducation, et ceux de François Jacob, qui m’avait accepté dans son laboratoire. C’était de toute façon un tournant dans ma recherche… Je pouvais choisir une autre voie sans rien briser, sans décevoir ceux qui m’avaient aidé à arriver jusqu’à ma thèse de doctorat. Je pouvais maintenant réaliser mes aspirations personnelles la conscience tranquille. D’ailleurs mon maître, Kangyour Rinpotché, m’avait toujours dit de terminer les études que j’avais entre- prises. Je n’ai donc pas précipité les choses : j’ai attendu plusieurs années, de 1967 à 1972, avant de m’établir dans l’Himalaya. C’est à ce moment-là que j’ai pris ma décision et fait part à François Jacob et à toi-même de mon désir de partir dans l’Himalaya, et non en Amérique. Je me suis rendu compte que c’était vraiment cela que je souhaitais faire, et qu’il valait mieux le faire dès mon jeune âge plutôt que de regretter, lorsque j’aurais cinquante ans, de ne pas avoir choisi ce chemin.
J.F— Mais les deux choses ne t’ont pas paru conciliables ?
M.— Il n’y a aucune incompatibilité fondamentale entre la science et la vie spirituelle, mais l’une prenait pour moi plus d’importance que l’autre. Pratiquement, on ne peut rester assis entre deux chaises ou coudre avec une aiguille à deux pointes. Je n’avais plus le désir de partager mon temps, je souhaitais le consacrer tout entier à ce qui me semblait le plus essentiel. Plus tard, je me suis rendu compte que ma formation scientifique, son souci de rigueur notamment, était parfaitement conciliable avec l’approche de la métaphysique et de la pratique bouddhistes. De plus, pour moi, la vie contemplative est une véritable science de l’esprit, avec ses hypothèses de travail, ses méthodes et ses résultats. Il s’agit véritablement de se transformer, pas simplement de rêver ou de bayer aux corneilles, et dans les vingt-cinq années qui ont suivi, je ne me suis jamais trouvé en porte à faux avec l’esprit scientifique tel que je le comprends, c’est-à-dire la recherche de la vérité.
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Au cours de l’histoire ce sont plus souvent les théories scientifiques qui ont naturellement vieilli, sans cesse remplacées par d’autres.
J.F. — Oui, mais elles sont remplacées par d’autres pour de bonnes raisons : parce que la connaissance progresse, parce qu’on observe des faits nouveaux, parce que l’expérience départage des hypothèses.
M.— Il est vrai que la biologie et la physique théorique ont apporté des connaissances extraordinaires sur l’origine de la vie et sur la formation de l’univers. Mais est-ce que ces connaissances permettent d’élucider les mécanismes fondamentaux du bonheur et de la souffrance ? Il ne faut pas perdre de vue les buts que l’on se fixe, c’est un progrès incontestable que de connaître la forme et les dimensions exactes de la terre, mais qu’elle soit ronde ou plate ne change pas grand-chose au sens de l’existence. Quels que puissent être les progrès de la médecine, on ne peut que soulager temporairement des souffrances qui ne cessent de resurgir et culminent avec la mort. On peut arrêter un conflit, une guerre, mais d’autres surviendront, à moins que l’esprit des gens ne change.

N’y-a-t-il pas, en revanche, un moyen de découvrir une paix intérieure qui ne dépende pas de la santé, du pouvoir, du succès, de l’argent, des plaisirs des sens ; une paix intérieure qui soit source de paix extérieure ?
J.F. — Je comprends bien cela, mais je ne vois pas en quoi les deux démarches sont incompatibles. La biologie, la science, en l’occurrence la biologie moléculaire, apportent des solutions à des maladies, donc contribuent à réduire les souffrances humaines. Et la satisfaction intellectuelle de découvrir les mécanismes fondamentaux de la vie, c’est une satisfaction désintéressée. Est-ce que tu n’as pas envisagé que tu pourrais combiner ces deux aspects de tes préoccupations ?
M.— Le bouddhisme ne s’oppose pas à la science. Il la considère comme une vision importante mais partielle de la connaissance. Je n’éprouvais donc pas le besoin de lui consacrer les mêmes efforts et de partager mon existence. Je me sentais un peu comme un oiseau en cage et n’avais qu’une pensée : « à moi la liberté. »
(Pages 44 à 46)
J.F. — … s’agissait-il d’une conversion au sens religieux ou d’une sorte d’illumination purement philosophique ?Matthieu RICARD– Tout d’abord, pour en revenir au premier aspect de ta question, je considère que ce fut une très grande chance pour moi de venir au bouddhisme avec un esprit vierge, de sorte que mon intérêt pour le bouddhisme n’a suscité aucun conflit intérieur, aucun sentiment de « rejet » d’une autre religion ou croyance. Bien qu’élevé dans un milieu libre-penseur, je n’ai jamais eu une attitude négative vis-à-vis des religions, et j’avais, à travers mes lectures, développé un profond intérêt pour les grandes traditions spirituelles – l’hindouisme, l’islam, la chrétienté – sans m’y être engagé de façon personnelle, en tant que pratiquant.
C’est donc bien la rencontre avec un grand maître spirituel, Kangyour Rinpotché, un sage, modèle d’une perfection dont je ne saisissais pas encore tous les aspects, bien qu’elle me parût évidente, qui a inspiré un engagement véritable sur le chemin spirituel. Une telle rencontre est bien difficile à décrire – un Tibétain dirait « aussi difficile que pour un muet de décrire la saveur du miel ».

Ce qui lui donne sa valeur, c’est qu’il ne s’agit pas d’une spéculation abstraite, mais d’une expérience directe, d’une constatation – faite de mes propres yeux et qui vaut plus que mille discours. Ensuite, comment ai-je peu à peu découvert et perçu le bouddhisme ? Est-ce une religion ? Est-ce une sagesse, une métaphysique ?
C’est une question fréquemment posée au Dalaï-lama, qui y répond souvent avec humour : « Pauvre bouddhisme ! Voilà qu’il est rejeté par les religieux, qui disent que c’est une philosophie athée, une science de l’esprit, et par les philosophes, qui le rattachent aux religions. Le bouddhisme n’a donc nulle part droit de cité. » Mais, ajoute le Dalaï-lama, « c’est peut-être là un avantage qui permet au bouddhisme de jeter un pont entre religions et philosophies. »
En essence, je dirai que le bouddhisme est une tradition métaphysique dont émane une sagesse applicable à tous les instants de l’existence et dans toutes les circonstances.
Le bouddhisme n’est pas une religion, si l’on entend par religion l’adhésion à un dogme que l’on doit accepter par un acte de foi aveugle, sans qu’il soit nécessaire de redécouvrir par soi-même la vérité de ce dogme. Mais si l’on considère l’une des étymologies du mot religion, qui est « ce qui relie », le bouddhisme est pour sûr relié aux plus hautes vérités métaphysiques. Le bouddhisme n’exclut pas non plus la foi, si l’on entend par foi une conviction intime et inébranlable qui naît de la découverte d’une vérité intérieure. La foi c’est aussi un émerveillement devant cette transformation intérieure.
D’autre part, le fait que le bouddhisme ne soit pas une tradition théiste conduit nombre de chrétiens, par exemple, à ne pas le considérer comme une « religion » au sens courant du terme. Enfin, le bouddhisme n’est pas un « dogme », car le Bouddha a toujours dit que l’on devait examiner ses enseignements, les méditer, mais qu’on ne devait pas les accepter simplement par respect pour lui. Il faut découvrir la vérité de ses enseignements en parcourant les étapes successives qui mènent à la réalisation spirituelle. On doit les examiner, dit le Bouddha, comme on examine un morceau d’or. Pour savoir s’il est pur, on frotte l’or sur une pierre plate,on le martèle, on le fait fondre au feu.
Les enseignementsdu Bouddha sont comme des carnets de route sur la voie de l’Éveil, de la connaissance ultime de la nature de l’esprit et du monde des phénomènes.
Pourquoi le Bouddha est-il vénéré ? Il n’est pas vénéré comme un Dieu, ou comme un saint, mais comme le sage ultime, comme la personnification de l’Éveil. Le mot sanskrit « bouddha » signifie « celui qui a réalisé », celui qui a assimilé la vérité, et le mot par lequel il est traduit en tibétain, « sanguié », est composé de deux syllabes : « sang » signifie qu’il a « dissipé » tout ce qui voile la connaissance, et aussi qu’il s’est « éveillé » de la nuit de l’ignorance ; et « guié » signifie qu’il a « développé » tout ce qui est à développer, c’est-à-dire toutes les qualités spirituelles et humaines.
(Pages 54 à 55)
M.— On parle, en théorie, de quatre-vingt-quatre mille approches ou portes d’entrée dans le bouddhisme ! Ce nombre indique qu’en fait chacun peut partir de là où il est. Pour gravir le mont Everest, on peut partir des embouteillages d’une banlieue parisienne ou de la verdoyante campagne népalaise : le but est le même mais les modalités du voyage sont différentes. De la même façon, sur le chemin spirituel, chacun démarre du point où il ou elle se trouve, avec une nature, des dispositions intérieures, une architecture intellectuelle, des croyances différentes… Et chacun peut trouver un moyen « sur mesure » lui permettant de travailler sur la pensée et de se libérer peu à peu du joug des émotions perturbatrices, pour finalement percevoir la nature ultime de l’esprit.
J.F. Cet aspect-là, sans que les méthodes soient partout les mêmes, est également un des aspects d’une certaine tradition de la philosophie occidentale. Comment imposer une discipline à ses propres pensées est un des grands thèmes de la philosophie de l’Antiquité. La philosophie moderne a beaucoup plus l’ambition de connaître la manière dont fonctionne l’esprit que de la modifier.
M. — Le bouddhisme combine la connaissance du fonctionnement de l’esprit — il y consacre des traités entiers — à celle de sa nature ultime. Cette connaissance a une action libératrice sur l’attachement au « moi ». L’éventail déployé dans ce but est à la fois efficace et varié. Une première approche consiste à utiliser des antidotes aux émotions perturbatrices : on développe la patience face à la colère, le non-attachement face au désir, et l’analyse des mécanismes de cause à effet face au manque de discernement. Si l’on donne libre cours à ses émotions, la haine, par exemple, ne fera qu’engendrer la haine.
L’histoire des individus et des nations a bien montré que la haine n’a jamais résolu aucun conflit.
J.F. Ça dépend pour qui. Dans le jeu immémorial de la violence et du crime, il y a mal- heureusement des gagnants. Quant à la suppression de la haine, on trouve ça dans les Évangiles.
M.— Bien sûr ! Il est intéressant, et normal, d’un point de vue spirituel, de trouver de telles concordances avec les traditions occidentales. Mais revenons à la haine. Prenons l’exemple de quelqu’un qui, sur un accès de colère, nous frappe avec un bâton. Personne ne songera à se mettre en colère contre le bâton — c’est évident. Allons-nous nous mettre en colère contre la personne qui nous agresse ? Si on réfléchit bien, cette personne est consumée par une flambée de colère dont la source est l’ignorance. Elle a perdu tout contrôle d’elle-même. En fait, cette personne est un objet de compassion, tout comme un malade, un esclave. On ne peut pas vraiment lui en vouloir. En dernière analyse, le véritable ennemi, envers lequel aucune pitié n’est permise, c’est la colère elle-même.
(Page 128 à 129)
J.F. … l’objectif de la philosophie n’est pas de maîtriser mes pensées au pont de ne participer à aucune situation objective, il est de transformer cette situation objective par la technique et la politique. » Platon a tenté d’associer ces deux positions.
M.— Je crois que le bouddhisme propose aussi un mariage de ces deux attitudes, mais un mariage fondé sur des principes plus essentiels, me semble-t-il, que la non-intervention d’une part, et l’usage de la technique et de la politique d’autre part. Tout d’abord, il n’y a pas besoin de transformer la réalité elle-même, disons plutôt la nature ultime des choses, puisque, selon le bouddhisme, la perfection, la pureté primordiale des choses n’est ni « dégradée » lorsqu’on l’ignore, ni « améliorée » lorsqu’on la reconnaît.
Ce que nous pouvons et devons changer, c’est notre perception erronée de la nature des choses. C’est dans le cadre de cette transformation qu’interviennent la maîtrise des pensées et la démarche altruiste qui consiste à offrir à autrui les moyens d’effectuer une telle transformation. La voie bouddhiste consiste finalement en une nouvelle perception du monde, une redécouverte de la véritable nature de la personne et des phénomènes. Elle permet d’être beaucoup moins vulnérable aux aléas de l’existence, puisqu’on saura les prendre non seulement avec « philosophie », mais avec joie, en utilisant la difficulté et le succès comme des catalyseurs permettant de rapidement dans la pratique spirituelle.
Il ne s’agit donc pas de se retrancher du monde, mais d’en comprendre la nature. On ne détourne pas son regard de la souffrance, on en cherche le remède et on la transcende.
J.F.Quelle sorte de remède ?
M.— Chaque être possède en lui la possibilité de devenir bouddha, c’est-à-dire d’atteindre la libération et la connaissance parfaites. Ce sont simplement des voiles adventices et éphémères qui masquent ce potentiel et l’empêchent de s’exprimer. On appelle ces voiles « ignorance », ou « obscurcissements mentaux ».
Le chemin spirituel consiste donc à se délivrer des émotions négatives et de l’ignorance et, ce faisant, à actualiser cette perfection qui se trouve déjà en nous. Ce but n’a rien d’égoïste. La motivation qui nous conduit sur le chemin spirituel est de nous transformer nous-même afin de pouvoir aider les autres à se libérer de la souffrance. Ce point de vue altruiste nous amène tout d’abord à constater notre impuissance vis-à-vis de la souffrance d’autrui, puis il engendre le désir de nous perfectionner afin d’y remédier. Il ne s’agit donc pas d’une indifférence au monde. L’invulnérabilité à l’égard des circonstances extérieures devient une armure que l’on revêt dans la bataille livrée à la souffrance des autres.
(Pages 151 à 152)
J.F. Je crois que maintenant il ne faut plus tourner autour du sujet. Il faut en venir au point central du bouddhisme et répondre notamment à la fameuse question : Le bouddhisme est-il une philosophie ? ou une religion ? ou une métaphysique ?Quel est en lui le noyau de représentation de l’univers et de la condition humaine qui explique tous les comportements, toutes les techniques psychologiques que nous avons évoqués au cours des entretiens précédents ?
M.— Je ne peux m’empêcher de citer ici André Migot, qui répond parfaitement, me semble-t-il, à cette question dans son ouvrage “Le Bouddha“ (Club Français du livre, 1960): « On a beaucoup discuté pour savoir si le bouddhisme était une religion ou une philosophie, et la question n’a jamais été tranchée. Posée en ces termes, elle n’a de sens que pour un Occidental. Il n’y a qu’en Occident où la philosophie soit une simple branche du savoir, comme les mathématiques ou la botanique, où le philosophe soit un monsieur, généralement un professeur, qui étudie durant son cours une certaine doctrine, mais qui, rentré chez lui, vit exactement comme son notaire ou son dentiste, sans que la doctrine qu’il enseigne ait la moindre influence sur son comportement dans la vie. Il n’y a qu’en Occident où la religion ne soit, chez la grande majorité des fidèles, qu’un petit compartiment que l’on ouvre à certains jours, à certaines heures ou dans certaines circonstances bien déterminées, mais que l’on referme soigneusement avant d’agir. S’il existe aussi en Orient des professeurs de philosophie, un philosophe y est un maître spirituel qui vit sa doctrine, entouré de disciples qui veulent la vivre à son exemple. Sa doctrine n’est jamais pure curiosité intellectuelle, elle n’a de valeur que par sa réalisation. À quoi bon désormais se demander si le bouddhisme est une philosophie ou une religion ? Il est un chemin, une voie de salut, celle qui mena le Bouddha à l’Éveil ; il est une méthode, un moyen d’atteindre à la libération par un travail mental et spirituel intense.
Je crois donc que, si on veut définir le bouddhisme de la façon la plus simple, il faut d’abord le considérer comme une voie. Et le but de cette voie est d’atteindre ce qu’on peut appeler la « perfection », la connaissance ultime, l’Éveil, ou, techniquement « l’état de Bouddha.
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Textes de l’édition de 1999 – “Le MOINE et le PHILOSOPHE “ – NIL éditions

JEAN-FRANÇOIS REVEL
Né à Marseille en 1924, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, Jean- François Revel a enseigné la philosophie aux instituts français de Mexico et de Florence, puis à Lille et à Paris. Menant une double carrière littéraire et journalistique, il a été directeur de L’Express de 1978 à 1981. Plusieurs de ses livres ont eu un très grand retentissement, notamment Pourquoi des philosophes ? (1957), La Cabale des dévots (1962), La Connaissance inutile (1988), ainsi que deux ouvrages de philosophie politique, La Tentation totalitaire (1975) et Le Regain démocratique (1992). Membre de l’Académie française, il a reçu pour l’ensemble de son œuvre le prix Chateaubriand en 1988. Jean-François Revel s’est éteint le 30 avril 2006 en région parisienne.

MATTHIEU RICARD
Né en 1946, fils de Jean-François Revel, docteur en biologie moléculaire à l’institut Pasteur sous la direction de François Jacob, Matthieu Ricard a abandonné sa brillante carrière scientifique pour se convertir au bouddhisme qu’il a découvert à la fin des années soixante. Ordonné moine en 1978, il est devenu l’un des spécialistes mondiaux du bouddhisme et accompagne fréquemment le Dalaï-Lama dans ses voyages, en qualité d’interprète. Il a écrit plusieurs ouvrages, parmi lesquels Plaidoyer pour le bonheur (NiL, 2003), L’Art de la méditation (NiL, 2008), Plaidoyer pour l’altruisme (NiL, 2013), Plaidoyer pour les animaux (Allary éditions, 2014) et Cerveau et méditation (Allary éditions, 2017), tous repris chez Pocket. Établi depuis 1972 dans l’Himalaya, il vit au monastère de Shétchen au Népal.